L'économie du Québec depuis 1960: la moitié du retard sur l'Ontario a été comblé

Par Pierre Fortin
Université du Québec à Montréal
et Institut canadien de recherches avancées
2000.03.29


La Révolution tranquille a marqué un tournant pour le mieux dans l'histoire économique du Québec. Il suffit, pour s'en rendre compte, de suivre l'évolution de l'indicateur le plus englobant du niveau de vie d'une collectivité, le revenu intérieur par habitant. Le graphique 1 retrace l'histoire du revenu par habitant du Québec en pourcentage de celui de l'Ontario depuis 1926. La conclusion saute aux yeux. De 1926 à 1960, le niveau de vie comparatif du Québec s'était sensiblement détérioré. Il était passé de 78% du niveau de vie ontarien sous Taschereau à 74% à la fin du régime Duplessis. À l'inverse, depuis 40 ans, le niveau de vie a progressé plus rapidement au Québec qu'en Ontario. Le rapport Québec-Ontario a atteint 86% en 1999. De 26 points en 1960, l'écart interprovincial a diminué à 14 points l'an dernier.

Deux anomalies de parcours ressortent sur le graphique 1: la dégringolade de 1939 à 1946 et la poussée de 1974 à 1982. La première découle de la concentration massive de l'activité militaire et militaro-industrielle en Ontario pendant la Seconde Guerre Mondiale. La seconde s'explique par l'explosion artificielle des salaires lors des grands travaux de construction de l'époque (Baie James, Métro de Montréal, Olympiques) et des négociations du secteur public en 1975 et en 1979. Suite à cette explosion, le salaire hebdomadaire moyen du Québec dépassa même momentanément celui de l'Ontario autour de 1980. Cette situation était incompatible avec la capacité productive véritable de l'économie. Elle ne dura pas.



Pourquoi le revenu par habitant a-t-il augmenté plus vite au Québec qu'en Ontario depuis 40 ans? À moins de trouver du pétrole sous le Château Frontenac, on ne peut s'enrichir que de trois manières: en faisant moins d'enfants (eh oui!), en étant plus nombreux à travailler à l'âge adulte, et en produisant plus par travailleur. Autrement dit, le revenu par habitant évolue en fonction du taux de natalité, du taux d'emploi et du taux de productivité.

La natalité. Après 1960, les baby boomers sont entrés en grand nombre dans la vie adulte et ont fait beaucoup moins d'enfants que leurs parents. Inévitablement, avec plus d'adultes pour travailler et moins d'enfants à nourrir, le revenu par habitant a augmenté. Comme la natalité québécoise est tombée de plus haut et a atterri plus bas que la natalité ontarienne, ce phénomène d'enrichissement d'origine démographique a profité plus au Québec qu'à l'Ontario. On peut lui attribuer le tiers, environ, du rattrapage réalisé par le Québec sur le plan du niveau de vie de 1960 à 1999.

L'emploi. Le graphique 2 illustre la trajectoire du taux d'emploi, c'est-à-dire de la fraction des adultes qui détiennent un emploi. Le taux du Québec est exprimé en pourcentage de celui de l'Ontario depuis 1946. On y constate que le taux d'emploi comparatif du Québec a tout d'abord perdu du terrain de 1953 à 1960. Une cause importante fut que les femmes ont joint les rangs de la population active plus tard au Québec qu'en Ontario. Mise à part l'embellie autour d'Expo 67, les 15 années de 1960 à 1974 furent ensuite témoins d'une certaine stabilité. Malheureusement, l'emploi relatif au Québec connut une nouvelle chute de 1974 à 1982, attribuable aux exagérations salariales soulignées plus haut. Après 1982, le retour à une modération salariale généralisée, l'avènement de relations industrielles plus saines et l'émergence d'une main-d'œuvre masculine et féminine hautement qualifiée ont permis au Québec de récupérer peu à peu le terrain perdu pendant les années 1970 sur le plan de l'emploi. En somme, le taux d'emploi du Québec est tombé de 96% de celui de l'Ontario en 1954 à 85% en 1982, et il est maintenant remonté à 92%. À Montréal, le taux d'emploi atteint aujourd'hui 96% de celui de Toronto. Il a ainsi retrouvé sa position relative du début des années 1950. Dans les autres régions du Québec, cependant, le rattrapage est plus lent.



La productivité. On peut attribuer près de 60% du rattrapage du niveau de vie québécois à une progression plus rapide de la productivité, c'est-à-dire de la production globale par travailleur, au Québec qu'en Ontario. La productivité québécoise est passée de 86% de la productivité ontarienne en 1960 à 93% en 1999. Deux remarques s'imposent quant à cette évolution. Premièrement, l'écart Québec-Ontario s'est refermé en moyenne de 2% par année depuis 1960. Ce rythme de rattrapage soutient les comparaisons internationales. Il est d'autant plus respectable qu'il a été en partie freiné par l'exode de centaines de milliers d'anglophones qui se sont sentis moins confortables dans le Montréal de l'après-Duplessis et qui ont succombé à la séduction économique et culturelle de Toronto ou d'autres villes nord-américaines. L'émigration des plus hautement qualifiés parmi les anglophones, ceux dont le départ a le plus retardé le progrès de la productivité québécoise, s'est produite en quasi-totalité entre 1960 et 1980. En effet, le rapport entre le salaire moyen des anglophones et celui des francophones, qui est un bon indicateur du rapport entre les niveaux de qualification et de productivité des deux groupes, a cessé de diminuer depuis 1980.

Deuxièmement, la productivité varie habituellement en raison directe du salaire moyen. C'est pourquoi l'explosion salariale des années 1974 à 1982 a fait augmenter en proportion la production moyenne par travailleur. De même que le salaire moyen du Québec a momentanément dépassé le salaire moyen de l'Ontario au début des années 1980, la productivité québécoise a elle aussi dépassé artificiellement la productivité ontarienne à cette époque. Par la suite, le salaire moyen et la productivité sont revenus à la normale, de sorte que l'emploi a pu remonter la côte.

Dans les années à venir, le relèvement du niveau de vie du Québec continuera à dépendre de la performance de son taux d'emploi et de sa productivité. Or, en matière de productivité, il n'y a qu'un moyen de faire avancer les choses: investir. Investir dans l'éducation, investir dans les structures et les équipements, investir dans la recherche et le développement. Pour se convaincre de la solidité des progrès accomplis, il est utile d'examiner le chemin parcouru dans chacune de ces trois dimensions.

L'éducation. Le recensement du Canada de 1991 permet de suivre l'évolution de l'écart entre le niveau d'instruction des Québécois et des Ontariens nés depuis 1926. Il en ressort tout d'abord que les hommes nés en 1926 et en 1936 ont passé presque deux années de moins à l'école au Québec qu'en Ontario. La scolarisation de ces générations de Québécois fut en fait inférieure à celle des Noirs américains du même âge. La tendance s'est infléchie avec la cohorte des hommes nés 15 ans avant la Révolution tranquille, en 1946. Pour cette génération, l'écart de scolarisation avec l'Ontario chuta à environ une année. Les générations suivantes de Québécois ont continué de fermer l'écart avec leurs homologues ontariens. En fait, la cohorte québécoise née en 1966 a dépassé en scolarisation la cohorte ontarienne du même âge. L'information préliminaire disponible indique qu'avec la génération de 1976, le Québec aura encore augmenté son avance sur l'Ontario. Les jeunes Québécois sont aujourd'hui parmi les plus scolarisés du monde. Les enquêtes internationales sur le niveau des connaissances acquises confirment que le système québécois est aussi dans le peloton de tête mondial sur le plan de la qualité. Il faut préserver et augmenter cette avance.

Les structures et les équipements. Le graphique 3 montre que le Québec a tenu son bout avant comme après 1960 en matière d'investissements privés et publics non résidentiels (construction d'usines et d'immeubles, achat de machines et de matériel). Au Québec comme en Ontario, le ratio investissement-PIB a connu d'importantes fluctuations au cours du dernier demi-siècle. Il y a eu des divergences entre les deux régions selon les époques, mais elles ont été passagères. On peut y déceler les influences changeantes des ressources naturelles (années 1950), des infrastructures publiques et du secteur de l'automobile (années 1960), des barrages hydroélectriques (années 1970). Depuis 1980, les deux ratios se sont suivis de près. En fait, comme la croissance démographique a été plus lente au Québec qu'en Ontario, la similitude des ratios investissement-PIB depuis 20 ans démontre même que le stock de capital productif par travailleur a progressé un peu plus rapidement au Québec. Il faut cependant noter que, dans les deux provinces, la tendance de l'investissement est à la baisse depuis les années 1950. Le défi des années à venir consistera à redresser cette tendance.



La recherche et le développement. Dans le cas des dépenses en recherche et développement, les données provinciales sont d'origine trop récente pour permettre de comparer les périodes précédant et suivant 1960. Cependant, le graphique 4 révèle que depuis 1990 les dépenses intérieures du Québec en recherche et développement en pourcentage du PIB ont commencé à dépasser celles de l'Ontario. En 1997, l'avance du Québec sur l'Ontario avait grimpé à 20%. Le Québec avait presque rattrapé la moyenne des pays industrialisés, qui est de 2,2% du PIB. Ici encore, l'avance du Québec doit être préservée et augmentée.



Est-ce que la Révolution tranquille a marqué un tournant pour le mieux sur le plan économique? Bien évidemment: c'était pire avant et c'est mieux depuis. Les écarts de niveau de vie et de productivité entre le Québec et l'Ontario ont diminué de moitié en 40 ans. Après trois décennies de stagnation et de baisse, le taux d'emploi relatif du Québec remonte la côte depuis 1982 - plus rapidement à Montréal, un peu moins dans les autres régions. Le taux de scolarisation est plus élevé, le stock de capital productif par travailleur augmente plus vite, et l'effort d'investissement en recherche et développement est nettement plus important au Québec qu'en Ontario. La marche vers la parité de niveau de vie avec l'Ontario (ou avec le reste de l'Amérique du Nord) est encore loin d'être terminée. Il faut accélérer la cadence et, à cette fin, améliorer sans relâche nos politiques et nos façons de faire. Mais il faut d'entrée prendre acte du chemin parcouru: après 100 ans de sur-place relativement à l'Ontario de 1860 à 1960, les progrès économiques accomplis par le Québec depuis 40 ans sont réconfortants. Ils augurent bien pour l'avenir.




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