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Pour sortir du productivisme et des spirales financières

L'urgence d'opter pour la productivité soutenable

1er octobre 2012

Depuis quelques années, des politiciens s’inquiètent de la productivité au Québec. Il est vrai qu’un saut important de productivité sera nécessaire pour consolider la capacité du Québec à protéger et améliorer le niveau de vie de sa population, l’emploi, la cohésion sociale et l’environnement. Encore faut-il s’entendre sur la notion même de productivité, pour mieux saisir la nature des actions à entreprendre. Au-delà des diverses méthodes utilisées pour mesurer la productivité, l’économiste Gilles Bourque propose une réflexion sur une productivité soutenable. 

Des biais à corriger


Il montre dans un premier temps que les données sur la productivité dépendent des méthodes utilisées. La plus classique, celle de la productivité du travail, présente des biais importants. Il donne l’exemple des économistes du Centre de la productivité et la prospérité des HEC-Montréal qui parviennent de démontrer, étude après étude, que le Québec traîne de la patte depuis 30 ans. Pourtant un chercheur du Centre for the Study of Livings Standards (CSLS) démontre plutôt que sur la base de la productivité multifactorielle, le Québec arrive en troisième position au Canada.

Malgré ces résultats plus intéressants, le chercheur de l’IRÉC considère qu’il faut aller au-delà de ces mesures traditionnelles de la productivité. « Dans le contexte actuel de crise écologique, constate-t-il, la notion de productivité ne rend pas bien compte de l’intrant « nature » de la production, car elle ne tient pas compte de la spécificité de ses composantes : épuisement de ressources non renouvelables, pollution, fragilité de son écosystème ».

Les dangers du productivisme

En confinant la productivité dans le cadre étroit de la seule efficacité économique, comme le fait la pensée économique dominante, il y a un risque qu’elle tombe dans le productivisme, c’est-à-dire dans une recherche effrénée de l’efficacité économique qui ne tient pas compte de ses retombées sociales et environnementales. « Quand la recherche de l’efficacité économique se fait au détriment des deux autres dimensions d’un développement durable, elle devient insoutenable, explique l’économiste. Si une telle recherche d’efficacité semble rationnelle pour une entreprise prise isolément, c’est que cette dernière ne comptabilise pas le coût de ses externalités soit les impacts sociaux et environnementaux qui découlent de ses activités ». L’auteur donne l’exemple de l’extraordinaire efficacité économique des navires-usines qui a cependant conduit à des problèmes de surpêche, à l’effondrement de l’industrie et à la dévitalisation de régions entières, alors qu’une pêche plus traditionnelle, moins productive, mais plus en phase avec la capacité de régénération de la ressource, aurait été plus soutenable.

L’urgence d’un nouveau modèle


Pour Gilles Bourque, il est maintenant temps de tirer des conclusions et d’envisager un modèle de développement qui pense l’économie en tenant compte des impacts environnementaux, l’environnement en tenant compte de l’activité sociale, le social en tenant compte des pratiques économiques. Pour illustrer son propos, l’économiste de l’IRÉC cite un exemple étonnant : le travail des abeilles! Au sens économique le plus strict, ces dernières produisent du miel (1,5 million de tonnes) qui, vendu sur les marchés, peut représenter autour de 2,5 milliards $ de valeurs. Or les abeilles ont également comme « activité » de polliniser les plantes à fleurs. Il s’agit là d’une externalité positive de la nature, d’un service gratuit, car il n’existe aucun mécanisme marchand permettant de rémunérer les propriétaires des abeilles pour ce service, et encore moins ces dernières lorsqu’elles sont sauvages. On estime néanmoins que ces services auraient une valeur de 230 milliards $, donc près de 100 fois la valeur du marché du miel.

Ce simple exemple montre que les instruments transitionnels de mesure comme celle du PIB n’ont jamais été autre chose qu’un indicateur d’activités, peu importe si cette activité est bonne ou mauvaise pour l’environnement, pour la santé ou pour la cohésion sociale.

La productivité soutenable au cœur du paradigme du développement durable

Le chercheur de l’IRÉC voit dans l’Indice du progrès véritable (IPV) un premier pas pour un renouvellement en profondeur de la comptabilité nationale qui s’inscrira dans le paradigme du développement durable et permettra de mesurer et de promouvoir un saut de productivité soutenable c’est-à-dire d’augmenter le volume global de production par nombre d’intrants utilisés (« inputs ») en prenant soin d’ajouter à ces derniers le social et l’environnement.

« Dans cette nouvelle conception, une perte de cohésion sociale ou une détérioration de l’environnement entraîne une diminution de la productivité globale alors que, au contraire, une diminution des inégalités ou une amélioration de l’intégrité écologique sont autant de facteurs susceptibles d’augmenter la productivité. La diminution de l’empreinte écologique de la consommation (des ménages, des entreprises ou de l’État) grâce à un modèle de production de produits sophistiqués, personnalisés en matière de valeurs (ex. les produits de la finance responsable), de contenus techniques (ex. par l’écoconception), d’empathie (ex. les services à domicile), de sécurité (ex. une alimentation saine), de durabilité (ex. des produits recyclés), etc., est seule à même de conduire à un saut global de productivité encore plus considérable que celui qui s’est produit au cours de la période des Trente Glorieuses », a conclu Gilles Bourque.

Il est possible de télécharger le document Pour une productivité soutenable. Vous pouvex également consulter Oikos Blogue.
 

Graphisme : Anne Brissette graphiste  |  Réalisation : NeXion